19/02/2017

Eldorado

Eldorado



Par un matin clair, nous sommes partis, là-bas,
Vers cet Eldorado lointain, vers l’Italie !
Nous avons pris nos sacs, tels de pauvres coolies,
Et franchi le seuil de nos cases, d’un bon pas.

Nous quittons ce pays, ne nous retournant pas
Sur les champs de sorgho, de maïs et de riz ;
Sous nos boubous légers, nous portons des grigris,
Qui nous protégeront des dangers, du trépas. 

Nous traversons les ergs, les ksour et les casbahs,
Bamako, Tombouctou, le Hoggar, l'Algérie…
Les caravansérails, les oasis fleuries
Offrent le gîte, un peu de repos, un repas.

Habillés de burnous usés, de djellabas,
Nous errons dans les souks où l'on s'agite et crie,
Palpant les gandouras, les caftans, les soieries,
Humant les bois précieux, le cumin, le tabac.

Nous longeons les oueds sans fin du Sahara,
Et marchons au soleil, épuisés, pieds meurtris,
Croisant des cavaliers, des jeeps, des méharis,
Des camions ensablés sur ces chemins ingrats… 

Chaque heure, chaque instant, c'est un bien dur combat,
Et nous gémissons devant les sources taries...
Nous heurtons des cailloux, foulons l'herbe flétrie,
Buvant de l'eau, mangeant si peu, parlant tout bas.

Le soir, nous nous couchons, ventre vide, corps las,
Allongeant sur le sol nos membres affaiblis,
Tremblant de froid, rêvant d’un bon feu, d’un bon lit ; 
À l'aube, nous allons, faméliques fellahs…

Sur la route est tombé notre frère Abdallah ;
Il est mort doucement, sans souffrir, sans un cri.
Voit-il, au Paradis, les sublimes houris
Aux yeux d'ambre et de jais promises par Allah ?

Nous découvrons, au Nord, les bazars de Sebha,
Tripoli, ville énorme où règne l'anarchie,
Sa médina, dédale aux ruelles blanchies... 
Et nous voyons briller la mer, en contrebas !

Sous nos yeux resplendit l’antique Sabratha,
Dressant, face au désert, ses temples, sa magie !
À l’Est, Leptis Magna, du sable resurgie,
Belle et riche cité dont la vie s’arrêta…

À l’horizon lointain, est-ce Lampedusa,
Cet îlot désolé, porte de l’Italie,
Avant Naples, Milan, Munich, la Westphalie,
Un endroit où dormir, un travail, un visa ? 

Un esquif nous attend, tout près de Zouara ;
Au lieu d’un vrai bateau, notre pauvre ferry
Ressemble à un rafiot vétuste, au bois pourri…
Mais l’Europe est si proche et nous ouvre les bras !
 
Trois jours, nous dérivons sur la mer infinie,
Sans manger, sans dormir, étrange colonie
De quatre-vingts migrants sur une barque instable...
 
Balloté sur l’eau comme une noix de coco,
Notre bateau se bat contre le sirocco,
Les courants, les récifs, les vagues inlassables.

L’un de nous s’est noyé, emporté par les lames ;
Certains sont étendus, serrant près d'eux leurs femmes.
Des enfants, bercés par des mères impuissantes, 
Semblent avoir sombré dans le plus doux des rêves...
Sous la houle, l’esquif s'enfonce, se soulève, 
Retombe lourdement, dans l’écume brillante.

Nous scrutons l'horizon, espérant une terre,
Un port de pêche, un phare, une île solitaire ;
Partout, la mer, le ciel immense et immuable...
Le vent nous a portés vers une anse idyllique ;
Nous débarquons, versons des pleurs, baisons le sable,
Remerciant Allah d'avoir quitté l'Afrique !

Soudain, nous entendons un muezzin qui chante !
Mais quel est ce drapeau caressé par la brise,
Vert, rouge, noir ? Qui sont ces gens aux bottes grises,
Pantalon beige et brun, mitraillette luisante ?
Ce ciel si bleu, si pur, cette plage jolie,
Ces petites maisons, ce n’est pas l’Italie ?

Tentant de fuir, ceux-ci courent le long de l’eau ;
Ceux-là sont à genoux, leurs mains sur le visage…
Vivement, quelques-uns retournent au bateau,
Le poussent dans les flots, s’éloignent du rivage !
Trop chargé sur bâbord, le frêle esquif bascule,
Chavire, sous les yeux de la foule incrédule… 
 
Et moi, tranquillement, j’enlève mes chaussures,
Mes colliers, mon kufi, misérables parures,
J’abandonne mon sac, si léger sur le dos,
J’ôte mon saroual déchiré, ma chemise,
Et j’entre dans la mer, à la fraîcheur exquise,
Et je nage loin, très loin, vers l’Eldorado…

 

Jean-Paul Labaisse, 7 janvier - 16 février 2017,
 
Plus de 80 migrants ont échoué le 4 janvier 2017 sur une plage libyenne. Après trois jours sur une mer agitée, ils pensaient être arrivés en Italie, alors qu’ils étaient revenus à leur point de départ…

Merci à Fabienne pour son aide précieuse et sa relecture attentive !

 

 

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Tombouctou

 

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Le Hoggar (Algérie)

 

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15:18 Écrit par Jean-Paul dans Migrations | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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