24/03/2017

Eldorado

Eldorado



Par un matin clair, nous sommes partis, là-bas,
Vers cet Eldorado lointain, vers l’Italie !
Nous avons pris nos sacs, tels de pauvres coolies,
Et franchi le seuil de nos cases, d’un bon pas.

Nous quittons calmement les faubourgs de Dahra,
Sans voir les champs de mil, de maïs et de riz ;
Sous nos boubous légers, nous portons des grigris,
Qui nous protégeront des scorpions, des cobras. 

Nous traversons les ergs, les ksour et les casbahs,
Bamako, Tombouctou, le Hoggar, l'Algérie…
Les caravansérails, les oasis fleuries
Offrent le gîte, un peu de repos, un repas.

Habillés de burnous usés, de djellabas,
Nous errons dans les souks où l'on s'agite et crie,
Palpant les gandouras, les caftans, les soieries,
Humant les bois précieux, le cumin, le tabac.

Nous longeons les oueds sans fin du Sahara,
Et marchons au soleil, épuisés, pieds meurtris,
Croisant des cavaliers, des jeeps, des méharis,
Des camions ensablés sur ces chemins ingrats… 

Chaque heure, chaque instant, c'est un bien dur combat,
Et nous gémissons devant les sources taries...
Nous heurtons des cailloux, foulons l'herbe flétrie,
Buvant de l'eau, mangeant si peu, parlant tout bas.

Le soir, nous nous couchons, ventre vide, corps las,
Allongeant sur le sol nos membres affaiblis,
Tremblant de froid, rêvant d’un bon feu, d’un bon lit ; 
À l'aube, nous allons, faméliques fellahs…

Sur la route est tombé notre frère Abdallah ;
Il est mort doucement, sans souffrir, sans un cri.
Voit-il, au Paradis, les sublimes houris
Aux yeux d'ambre et de jais promises par Allah ?

Nous découvrons, au Nord, les bazars de Sebha,
Tripoli, ville énorme où règne l'anarchie,
Sa médina, dédale aux ruelles blanchies... 
Et nous voyons briller la mer, en contrebas !

Sous nos yeux resplendit l’antique Sabratha,
Dressant, face au désert, ses temples, sa magie !
À l’Est, Leptis Magna, du sable resurgie,
Belle et riche cité dont la vie s’arrêta…

À l’horizon lointain, est-ce Lampedusa,
Cet îlot désolé, porte de l’Italie,
Avant Naples, Milan, Munich, la Westphalie,
Un endroit où dormir, un travail, un visa ? 

Un esquif nous attend, tout près de Zouara ;
Au lieu d’un vrai bateau, notre pauvre ferry
Ne semble qu'un rafiot vétuste, au bois pourri…
Mais l’Europe est si proche et nous ouvre les bras !
 
Trois jours, nous dérivons sur la mer infinie,
Sans manger, sans dormir, étrange colonie
De quatre-vingts migrants sur une barque instable...
 
Balloté sur l’eau comme une noix de coco,
Notre bateau se bat contre le sirocco,
Les courants, les récifs, les vagues inlassables.

L’un de nous s’est noyé, emporté par les lames ;
Certains sont étendus, serrant près d'eux leurs femmes.
Des enfants, bercés par des mères impuissantes, 
Ferment les yeux, sombrant dans une nuit sans rêves...
Sous la houle, l’esquif s'enfonce, se soulève, 
Retombe lourdement, dans l’écume brillante.

Nous scrutons l'horizon, espérant une terre,
Un port de pêche, un phare, une île solitaire ;
Partout, la mer, le ciel immense et immuable...
Le vent nous a portés vers une anse idyllique ;
Nous débarquons, versons des pleurs, baisons le sable,
Remerciant Allah d'avoir quitté l'Afrique !

Soudain, nous entendons un muezzin qui chante !
Mais quel est ce drapeau caressé par la brise,
Vert, rouge, noir ? Qui sont ces gens aux bottes grises,
Pantalon beige et brun, mitraillette luisante ?
Ce ciel si bleu, si pur, cette plage jolie,
Ces petites maisons, ce n’est pas l’Italie ?

Tentant de fuir, ceux-ci courent le long de l’eau ;
Ceux-là sont à genoux, leurs mains sur le visage…
Vivement, quelques-uns retournent au bateau,
Le poussent dans les flots, s’éloignent du rivage !
Trop chargé sur bâbord, le frêle esquif bascule,
Chavire, sous les yeux de la foule incrédule… 
 
Et moi, tranquillement, j’enlève mes chaussures,
Mes colliers, mon kufi, misérables parures,
J’abandonne mon sac, si léger sur le dos,
J’ôte mon saroual déchiré, ma chemise,
Et j’entre dans la mer, à la fraîcheur exquise,
Et je nage loin, très loin, vers l’Eldorado…

 

Jean-Paul Labaisse, 7 janvier - 16 février 2017,
 
Plus de 80 migrants ont échoué le 4 janvier 2017 sur une plage libyenne. Après trois jours sur une mer agitée, ils pensaient être arrivés en Italie, alors qu’ils étaient revenus à leur point de départ…

Merci à Fabienne pour son aide précieuse et sa relecture attentive !

 

 

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Tombouctou

 

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Le Hoggar (Algérie)

 

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14:11 Écrit par Jean-Paul dans Migrations | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

16/03/2017

Sur la Plage

Sur la Plage

 

Je marchais sur la plage enveloppée de brume.
Malia disparaissait dans ce monde irréel.
Sur l’horizon, la mer se mélangeait au ciel.
Des vagues, à mes pieds, déposaient de l’écume.


Très loin, j’apercevais une forme bizarre :
Était-ce une bouée, un navire perdu,
Une île, un animal ? Sur ce monstre inconnu,
Le chien aboyait, puis filait dans le brouillard.


Des lumières s’allumaient, lampes ou étoiles,
Luisant sur la mer grise et dans le ciel opale,
Entre le jour et la nuit froide de décembre…


La lune diffusait sa pâle clarté d’ambre.
Et moi, j’allais tranquillement, le regard vague,
Bercé par la chanson douce et triste des vagues.

 
 décembre 2016.

 

 

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21:08 Écrit par Jean-Paul dans Poèmes Intimes | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

11/03/2017

Le Héron

Le Héron



Je suis un échassier d'une espèce nouvelle :
Sur une seule jambe, en équilibre instable,
J'avance prudemment, lente grue demoiselle,
Me défiant des tapis sournois, des pieds de table,
 

Pauvre héron juché sur ses longues béquilles,
Je ressemble pourtant peu à cet oiseau grêle ;
Sur mes pattes d'acier, je tangue, je sautille
,

Regrettant seulement de ne pas avoir d'ailes...


Je me traîne, flamant géant, vers mon fauteuil,
Petit nid tout confort où m'attendent des livres,
Des journaux, les coffrets qu'Amazon me délivre.


À la vitre, je vois bondir un écureuil,
Semblant narguer, l’oeil vif, les oreilles dressées,
Ce curieux volatile à la patte cassée.



Jean-Paul Labaisse, mars 2017.
poème inspiré par mon immobilisation forcée
du 7 février au 20 mars,
suite à une opération du genou.

 

 

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15:46 Écrit par Jean-Paul dans Poèmes Intimes | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/03/2017

Alep

Alep

 

 

Sur Alep en feu, combien d’obus et de bombes, 
De balles, de barils, d’explosions par seconde ?
Et combien de maisons brûlées, de murs qui tombent,
Sous l’œil indifférent des barons de ce monde ?


Jadis, Alep brillait dans la lumière blonde.
Des gamins dévalaient la rue, filaient en trombe,
Chipant, sur les bazars, des grenades bien rondes,
Des fruits mûrs. Dans le ciel s’ébattaient des colombes.


Au milieu des gravats, des briques, des décombres,
Un enfant ramasse une pierre, arme sa fronde,
Et tire, très haut, vers les bombardiers sans nombre,


Vers Dieu ou vers Allah, qui se tapit dans l’ombre,
Impassible, ne voulant rien voir, rien entendre…
Il pleut des larmes de sang sur Alep en cendres.

Jean-Paul Labaisse,
15 décembre 2016

 

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20:50 Écrit par Jean-Paul dans Migrations | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |